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2017-12-02

Interview at The New Noise

Monter un groupe de psychédélique-post-rock à Gdansk, capitale du pessimisme (elle vit naître Arthur Schopenhauer) et ville historique de la Seconde Guerre mondiale, ne pouvait donner qu’une formation unique, étrange, à part.

C’est totalement le cas de Trupa Trupa, quatuor polonais hors norme qui signe depuis Headache, leur précédent album distribué en France (le troisième), une musique réellement singulière, une musique de l’ailleurs, aux influences pourtant reconnaissables mais comme reconstruites, reconfigurées. Nouveau coup de maitre avec Jolly New Songs, un disque labyrinthique et enthousiasmant  qui confirme le talent de ces outsiders de l’Est, et échange de mails avec leur sympathique leader, Grzegorz Kwiatkowski.

« Jolly New Songs » est votre quatrième album. Quelle idée générale vous a inspiré pour celui-là ? Dans quel état d’esprit étiez-vous quand vous avez commencé à travailler dessus ?

Nous sommes quatre personnes différentes avec des caractères différents, et nous pratiquons la démocratie au sein du groupe. Donc il n’y a jamais une seule idée générale mais au moins quatre idées différentes. Mais ce qu’il faut retenir d’important avant tout, c’est que nous n’avons généralement pas de stratégie, ni de grandes idées avant de commencer à travailler sur un nouvel album. Nous essayons juste de composer et d’enregistrer les meilleurs morceaux et chansons possibles. Par contre nous arrivons généralement avec beaucoup de notes. Quasiment à chaque fois, nous avons au moins un morceau de nouvelles chansons potentielles. Nous nous réunissons et nous choisissons chaque année celles que nous trouvons les meilleures et nous les gardons pour un nouvel album. Bien sûr nous essayons aussi d’envisager ces morceaux dans un album entier, que tout tienne bien ensemble pour que l’album ait sa propre structure originale et sa narration. Ainsi c’est une sorte de livre avec des chapitres.

Après le très réussi Headache, quels étaient les défis à relever pour cet album ?

Il était important pour nous de ne pas enregistrer le même album que Headache ou même un disque similaire. Nous ne voulions pas produire un « Headache bis », ni enregistrer un album qui nous paraisse au final moins bon. Avec Jolly New Songs nous sommes persuadé que nous avons enregistré un album vraiment différent, qui est une évolution du précédent mais qui est également aussi bon. Nous ne sommes pas le genre de groupe qui passe par des phases, des grandes révolutions, nous préférons la pensée évolutionniste et le voyage. De Headache à Jolly nous franchissons selon nous une vraie étape spirituelle et c’est la marque d’un bon processus d’évolution.

Pouvez-vous nous parler de Gdansk ?

Je pense que le lieu de vie est très important. Gdansk, anciennement Dantzig, est au bord de la mer. C’est un  bel endroit au sens où il y a beaucoup de nature, mais c’est aussi une sorte de ville en ruine au niveau architectural. C’est la ville d’Arthur Schopenhauer, le patron du pessimisme. La Seconde Guerre mondiale a également commencé à Gdansk, et le camp de concentration de Stutthof se trouvait près de Gdansk. C’est donc une ville marquée, un peu tragique et pessimiste, et bien sûr cela a de l’influence sur nous. Ceci dit, nous sommes aussi plein de joie et des personnes plutôt drôles. Mais nos idées philosophiques sont aussi plutôt pessimistes, et cela s’accompagne  par un certain manque de confiance dans les autres. Nous avons un peu peur des gens en général. Donc, je suppose que ces choses pourraient être des facteurs qui influencent Jolly New Songs, mais aussi toute notre musique d’avant.

Quelle est l’influence de la ville sur votre univers musical, votre musique ? Y a-t-il une scène rock indé à Gdansk ?

Oui, bien sûr ! Mais je pense que la scène jazz et expérimentale est bien meilleure. Pour être totalement honnête, on ne peut pas dire non plus que Gdansk est une capitale musicale de la Pologne. Avant c’était le cas, mais plus maintenant. Et en tant que groupe nous sommes un peu une sorte d’île isolée en Pologne, mais également à Gdansk. Et nous aimons bien ça. Nous ne faisons partie d’aucun mouvement musical, ni d’aucune scène dans notre pays. Nous sommes totalement autonomes dans notre manière de composer et nos inspirations.

Que faites-vous à côté de Trupa Trupa ? Quels métiers exercez-vous ?

Je suis poète. Tomek Pawluczuk est infographiste. Wojtek Juchniewicz est peintre, et Rafał Wojczal est photographe et réalisateur de films indépendants. Et toutes ces activités nous sont bien utiles dans notre musique. Cela nous aide beaucoup.

Justement, on peut sentir certaines influences musicales dans votre musique, Black Angels, le Velvet Underground, Pavement, Slint, le post-rock, mais avez-vous d’autres influences autre que musicales ? Vous me parliez du Fitzcarraldo de Werner Herzog pour le trailer de Jolly New Songs…

Oui, je crois que chacun de nous a beaucoup d’influences autres que musicales. Et oui aussi, pour moi Herzog est très important, tout comme Claude Lanzmann. Ils sont tous deux d’importants réalisateurs pour moi. Spécialement Lanzmann et son film sur la Shoah. Dans Jolly New Songs il y a ce morceau sur la Shoah, « Never Forget », et je crois que c’est la première fois que ce sujet est traité dans l’histoire de la musique psychédélique. Surtout chanté d’une façon à la fois aussi douce et étrange, sur un sujet aussi tragique et horrible de notre histoire à tous. Lanzmann est également présent sur notre précédent album Headache avec le titre « Unbelievable ».

Jolly New Songs est un vrai festival pop-rock-psychédélique, chaque morceau développe son atmosphère tout en profondeur avec beaucoup de cohérence. Il y a aussi dans presque chaque morceau, une part égale de luminosité et de noirceur…

Je n’entends pas vraiment de pop dans Jolly… j’entends le Velvet oui, ou les Beatles. J’entends de très belles mélodies, mais je n’appellerais pas de belles mélodies des mélodies “pop”. Mais je suis d’accord avec tout le reste. Il faut aussi savoir que nous ne pouvons pas être objectifs en tant qu’artistes et créateurs de ce disque. Je suis sûr que tu le perçois de façon plus claire que nous.

La production semble aussi plus concentrée que sur Headache. Plus resserrée (si cela veut dire quelque chose pour vous… ?)

Ce nouvel album est enregistré de façon plutôt simple : nous avons tout joué en live. Chaque instrument jouait en même temps. Pas séparément. En cela, il diffère aussi fortement de Headache. Nous aimons ce nouveau son, plus « concentré » en effet. Cela reste dans l’esprit de ce que nous sommes, mais je suppose que c’est « en mieux ». Pas à cause de trucs de production, de régie, d’électronique, etc. mais plutôt parce que, j’imagine et j’espère, que le fait de jouer ensemble en tant que groupe rend mieux que ce que nous avons fait sur le précédent.

Une dernière question : Pourquoi Trupa Trupa, qu’est-ce que cela veut dire ?

C’est un jeu de mot. Une « Trupa » est une sorte de troupe théâtrale mais c’est aussi un cadavre, un mort. Placer ces deux mots similaires au sens différent l’un derrière l’autre nous semblait à la fois drôle et un peu étrange, surréaliste quoi ! Un jeu sur le non sens. Nous aimons bien combiner des éléments différents et dérangeants dans nos titres et dans notre musique.

Maxence Grugier, www.noisemag.net